29 mai 2007
La représentation de la cellule familiale chez Kubrick
Stanley Kubrick est l’un des plus grands réalisateurs que le cinéma ait jamais connu. Des œuvres comme 2001 l’Odyssée de l’espace ou Orange Mécanique en témoignent. Sa mise en scène extrêmement travaillée, ses éclairages, sont, on peut le dire, parfaits (souvenons nous de Barry Lindon et Eyes Wide Shut) son montage toujours rigoureux (les deux parties distinctes mais dépendantes de Full Metal Jacket) sont autant d’éléments qui ont et qui appuient encore et à jamais son génie.
On a souvent assimilé Kubrick à un artiste dont l’ego n’avait aucune limite et qui vivait en autarcie totale. Evidemment, tout cela contribue à une image, un fantasme de l’artiste qui, en refusant tout compromis de mise en scène, en étant présent à tous les stades de production de ses œuvres (écriture, réalisation et post-production), donc en affirmant qu’il est artiste, se voit sévèrement critiqué. Pourtant, contrairement à tout ce que l’on pouvait bien en penser, Kubrick à vécu très heureux en banlieue londonienne avec sa famille : sa femme et ses deux filles.
Et alors qu’il a lui même trouvé un équilibre certain dans sa vie intime, tous ses films au contraire, témoignent d’une profonde crise, très souvent au sein d’une société qui n’a plus de repères. En effet, il ne faut pas oublier que le cinéaste fait partie - à travers ses films du moins - d’une école pessimiste inspirée entre autres par des cinéastes tels que Fellini, Welles ou même Antonioni. Ce qui rejaillit fréquemment sur la famille du personnage « kubrickien ». Ainsi, la thématique de la famille est récurrente chez Kubrick. Qu’elle apparaisse dans le genre fantastique avec Shining ou bien dans la science-fiction avec Orange Mécanique – ici vecteur d’une contre utopie.
Lui-même l’affirme : « Au bout du compte, la famille reste l’unité la plus primitive et viscérale de notre société. Vous faites les cent pas devant la salle d’accouchement où est allongée votre femme et vous marmonnez : ‘Mon Dieu, quelle responsabilité ! Ai-je bien fait d’assumer un tel engagement ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Puis vous entrez, regardez le visage de votre enfant et ‘vlan !’ : la nature tel qu’elle vous à programmé reprend le dessus et vous ne ressentez plus que de l’émerveillement, de la joie et de la fierté.». C’est un objet sans lequel l’existence de l’homme serait difficile. De plus elle est régulièrement citée en politique comme une valeur fondamentale par laquelle il faut revenir et qu’il convient de respecter.
Elle est clairement traitée dans un de ses plus célèbres films auquel on le ramène d’ailleurs bien trop souvent : Orange Mécanique. En effet, Alex ce jeune homme de 16 ans littéralement habité par le mal et la violence vit donc avec des parents pour ainsi dire inexistants : il rentre quand il le désire, ne vas pas au lycée, et ne leur obéit évidemment pas. Ainsi il vit des vols divers qu’il commet avec ses trois camarades « drougies », s’amuse en tabassant et en violant. Cette dégénérescence de l’unité familiale, donc par extrapolation de la société, est appuyée par l’hypocrisie de la classe politique. En effet, après qu’Alex se soit fait arrêté pour meurtre – il a été trahi par ses « drougies » - il est envoyé en prison où lors d’une visite du premier Ministre, il se fait remarquer et se propose pour une expérience (le traitement « Ludovico ») sensée annihiler toute forme de violence chez l’individu. Après cette séance de torture il est donc réintégré au sein de cette société. C’est alors qu’en se rendant chez lui, il se rend compte que sa famille l’avait simplement remplacé par un jeune homme bien mieux éduqué et qui de plus, louait la chambre d’Alex. Ses parents font littéralement payer quelqu’un pour être leur fils.
L’unité de la famille, comme elle à pu être esquissée, n’existe plus et finalement n’a pas lieu d’être puisque lui-même ne l’a pas respectée quand il l’aurait pu. Il est finalement abandonné dans une société qui s’avère être aussi violente qu’il a pu l’être car en effet, il va retrouver tous les personnages qu’il à pu violenter qui vont eux-mêmes profiter de sa nouvelle faiblesse pour se venger. En effet, il ne peut même plus penser à quoique ce soit de violent sinon l’esprit qui à été transformé par le traitement « Ludovico » lui fait lui-même violence, comme si pour empêcher la violence, il fallait encore plus de violence.
Ce film n’est pas aisé à interpréter - comme tous les films de Kubrick - mais il ne faut surtout pas tomber dans la facilité et affirmer que, par exemple « Alex l’a bien mérité ». Non, Kubrick nous pousse à penser certes librement – il y a toujours une grande liberté d’interprétation permise dans ses films – mais il nous trace tout de même la voie. La violence est dans l’homme, il ne peut s’en débarrasser. S’il le tente autrement que par la raison - qui ne peut que l’ « atténuer » - il ne pourrait se défendre face aux autres qui eux sont toujours emplis de violence, quelle soit physique ou psychologique. C’est le cas avec la famille d’Alex, qui se venge de la façon dont il a pu la traiter. Les parents ne sont certes pas violents, lymphatiques serait plus approprié, mais ils sont pervers. Ainsi la violence familiale se resitue et se reflète dans la violence sociétale.
Cependant, il me semble que c’est dans Shining (1980) que ce thème de la famille est le mieux traité dans son œuvre. En effet, les rapports à l’intérieur de la famille Torrance illustrent le développement classique du triangle oedipien.
Trois personnages sont pris au piège au sein de l’Hôtel Overlook : Jack, le père, Wendy, la mère, et Danny, le fils. Quelques années plus tôt, Jack, dérangé dans son travail par Danny, lui a démis l’épaule dans un accès de colère. Ce geste castrateur – l’acte oedipien du père précède toujours celui de l’enfant – conduit Danny à s’inventer un double qui s’exprime à travers son doigt (quoi de plus phallique qu’un doigt ?) Freud l’affirme « le double était primitivement une assurance contre la destruction du moi, un énergique démenti à la puissance de la mort » (Freud in Essais de Psychanalyse appliquée, « Collection Idées », Gallimard, Paris, 1971, 254 p.). Mais si, pour l’enfant, le double est une garantie de survie, il devient pour l’adulte (ainsi qu’en témoigne la schizophrénie progressive de Jack, soulignée par ses reflets dans le miroir) un inquiétant signe avant-coureur de la mort, puisqu’il signifie sa future éviction de père. Plus loin encore, le don de double vue que possède depuis quelque temps Danny n’est-il pas une autre manifestation du rapport substitutif qui se manifeste dans les rêves, les fantasmes, entre les yeux et le membre viril ? Si la crainte pour les yeux est, comme le veut Freud, un substitut fréquent de la peur de la castration, une double vue n’est-elle pas alors l’expression d’une « survirilité » venant s’opposer à la volonté destructrice du père, et conduisant celui-ci, en un cycle infernal, à une fureur exterminatrice encore plus prononcée ? Ainsi, alors que Danny est enfermé dans un labyrinthe physique – les nombreuses séquences au tricycle en témoignent – qui indique sa propre recherche, qu’elle soit sexuelle ou autre, Jack sombre dans son labyrinthe psychique, dans une schizophrénie qui l’emmène à tuer pour se protéger. Tandis que Danny progresse dans ce schéma classique oedipien, son père à l’inverse effectue une régression qui le fait atteindre un stade quasi animal. Cela le pousse même à pactiser avec le diable que l’Hôtel Overlook – le nom signifie à la fois « dominer du regard » et « jeter un sort » -, en véritable entité, à représenté sous la forme du barman Lloyd. Ainsi, en établissant un artiste comme personnage principal, Shining, apparaît comme une des œuvres les plus intimes de Kubrick. Enfermé, isolé, un intellectuel (un ex-professeur) qui se voudrait artiste ne peut réussir à créer. L’angoisse de la page blanche aboutit à cette phrase inquiétante tapée à l’infini : « Travail sans loisir rend Jack triste sire ». En choisissant pour la première fois un artiste comme centre d’une de ses histoires et en faisant un raté, Kubrick se livre à un exorcisme et démontre la suprématie de la création artistique. Jack à donné une réalité à ses cauchemars (il avoue à Wendy l’avoir tuée, ainsi que Danny, dans ses rêves), et s’il l’a fait, c’est sans doute qu’il n’a pu sublimer ses instincts en écrivant un roman. La création artistique à bien une valeur cathartique. Comme le mythe aussi, semble nous dire Kubrick qui a toujours voulu relier ses films à l’imaginaire collectif. La civilisation et la science moderne écartent toute mythologie de notre conception du monde, servent exclusivement le principe de réalité et l’instinct de mort. Il convient alors pour le cinéaste de créer pour le plus grand nombre – toutes sociétés et toutes classe mêlées – des œuvres archétypales porteuses de mythes où les spectateurs trouveront un apaisement à leurs tourments et à leurs désirs. Par conséquent, c’est peut-être ainsi que Kubrick, ce romantique désillusionné, considérant la vie comme tragédie ou farce grinçante, et accusé souvent pour cela même de nihilisme, est un grand libérateur. Nous aider à mieux nous connaître, c’est aussi nous permettre de nous affranchir. La contradiction qu’il explore est d’ admettre l’importance et la légitimité des instincts et de l’inconscient dans le même mouvement, voir dans la raison la seule issue pour l’homme et l’humanité. Kubrick ne connaît pas la réponse, même si l’artiste en lui semble l’avoir trouvée, mais il pose la question par l’exercice souverain d’une invention de formes toujours renouvelée.
Commentaires
Impressionant
Bravo Vincent.
Déjà de nous parler de Kubrick
et ensuite pour l'article lui même.
Tu vas nous manquer l'an prochain au Lapsus.
Plus de franchise, plus de critique, plus de talent !
bel article vincent trés intérressant à lire...
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=157688&pid=5122432
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :







